Un cours de philosophie finit sa course devant le juge…

Un cours de philosophie finit sa course devant le juge…

Le procès du meurtre de Thomas Sankara et de ses compagnons a éclipsé dans l’opinion publique un autre jugement qui avait lieu au même moment et qui à notre avis n’est pas dénué d’intérêt. C’est l’affaire Professeur Gomboro contre l’étudiant Joseph-le-Sagace.

C’est un procès né à l’occasion d’un cours de philosophie qui avait tout pour être une réussite au regard des compétences du Professeur Gomboro. Lors du cours inaugural, on a, en effet, pu apprendre que le professeur Gomboro avait un doctorat de Paris Sorbonne après avoir fait un stage de six mois au centre de recherche Karl Max de Zurich et un autre stage de trois mois au centre international de philosophie Friedrich Nietzche de Berlin.

Il dit également avoir fait un voyage d’immersion à Athènes le berceau de la philosophie et dans d’autres contrées de la Grèce. Les étudiants émerveillés par ce professeur qui a fait les grandes écoles de philosophies venaient en classe avec des postes radios pour enregistrer ses cours. Certains se cachaient même pour le prendre en photos. Ainsi, on retrouvait presque sur tous les murs des étudiants des photos du professeur Gomboro les unes plus réussies que les autres étant donné que toutes ces photos étaient prises en cachette. Les étudiants l’appelaient « Gomboro le jouisseur » lorsqu’ils se retrouvaient entre eux pour commenter les idées du Professeur à la sortie des classes. Le professeur Gomboro tenait son surnom de son slogan favori. « Carpe diem et noctem que » aimait répéter le professeur lors des cours.

Ce qui signifiait « profite du jour et de la nuit ». Comme on le sait ; dans les classes il y a parfois des étudiants difficiles à satisfaire sans qu’on ne sache toujours s’ils sont de bonne ou de mauvaise foi. Joseph-le-Sagace contre qui le Professeur Gomboro a fini par porter plainte devant la chambre correctionnelle du Tribunal de grande Instance était de cette catégorie. Après l’échec de la tentative de conciliation de la section disciplinaire de l’université de Ouagadougou, le professeur Gombo avait saisi le tribunal pour laver l’affront subi de la part de Joseph-le-sagace.

De quel affront s’agissait-il ? L’affront est venu de l’insatisfaction de Joseph dont la perplexité contrastait avec l’enthousiasme de ses camarades. « Soumahoro Kante », « Boukary Koutou le contestataire », « Naba kango II », « Pharaon des temps modernes », « Jérénimo l’indien insoumis » ou « Joseph-le-sagace », les surnoms donnés à Joseph KIENDREBEOGO étaient pléthoriques et traduisaient le regard que ses camarades jetaient sur lui sans doute en raison de la sagacité de son esprit ou de ses critiques. Voilà comment le professeur Gomboro diplômé des grandes écoles de philosophie et l’étudiant Joseph « le sagace » en sont venus à un conflit ouvert devant les tribunaux burkinabè. Lors du premier cours de philosophie intitulé : « des mœurs libres des gens civilisés de Lesbos », cours à la suite duquel le professeur Gomboro reçu le surnom de « professeur de Lesbos », le Professeur Gomboro fit un exposé sur la vie « juteuse » des gens de Lesbos qu’il qualifia d’esprits libres et ouverts.

« A Lesbos tout est permis. Rien n’est interdit. A Lesbos, il est interdit d’interdire. Lesbos, c’est le paradis de la liberté d’expression et la sauvegarde de la vie privée. Lesbos, c’est l’autre nom de la liberté ». Les étudiants applaudissaient avec euphorie. Cependant, Habibou KONARE une étudiante de la classe, sortit furieuse de la salle en s’écriant avec colère : « Ah bah! du n’importe quoi !». Le professeur Gomboro s’écria à son tour avec jouissance après le départ de Habibou : c’est le catharsis qui commence. Je vais vous guérir de vos traditions vétustes et de la religion véritable opium du peuple.

C’est à ce moment que Joseph-le-sagace répliqua : « professeur, nous ne sommes esclaves de personne. Les lois ou limites qu’on s’impose à soi-même sont aussi l’expression de la liberté. Selon Aristote la connaissance du bien et du mal rend l’homme supérieur à l’animal ». « Oh Non ! dit le professeur Gomboro avec exultation, Aristote le Stagirite est un vieux philosophe. Aujourd’hui, tous les érudits sont sous la bannière de Nietzsche : « par-delà le bien et le mal ».

Les gens de Lesbos sont par-delà le bien et le mal ». « Professeur, répliqua Joseph-le-sagace, une philosophie n’est pas pertinente parce qu’elle est nouvelle. Professeur Gomboro, sans vouloir vous offenser, je suis obligé de reconnaitre que vous êtes inconsistant. « Quoi ? Je t’interdis de me parler de cette façon » dit le Professeur Gomboro furieux. Toute la classe était silencieuse. Heureusement, Joseph-le-sagace ne répliqua pas et l’affaire resta là ce jour.

Une semaine après, c’était le deuxième cours dont le sujet était : « La mort de Dieu et ses conséquences sur la liberté de l’homme ». Il n’ y a pas immortalité de l’âme, dit le professeur Gomboro. Enfants profitez de la vie présente en attendant le néant de la mort, car il n’y a plus d’espoir pour qui descend dans la tombe. « Dieu est mort » dit Nietzsche. Démocrite avait d’ailleurs plusieurs siècles avant montré que l’homme une fois mort tout se disperse en atomes dans la nature et le processus recommence. Ces atomes étant ingurgités par d’autres organismes pour être reproduis dans d’autres vies. Perdez vos envies d’éternité ; le paradis de l’homme c’est le plaisir de la vie terrestre, le meilleur des mondes parce que le seul monde possible. Sébastien SAWADOGO, fils d’un catéchiste sortit en marmonnant : A quoi sert à l’homme de gagner l’univers s’il n’y a pas de salut éternel ? ».

« Dura lex sed lex dit le professeur Gomboro. C’est difficile à entendre pour certains esprits formatés par la religion mais c’est la vérité». « Professeur Gomboro, répliqua Joseph-le-sagace, l’immortalité de l’âme avait été pourtant professée par des penseurs grecs tels que Platon ou son maitre Socrate qui est dit père de la philosophie. C’est d’ailleurs en raison de sa foi en l’immortalité de l’âme que Socrate considéra la mort comme une guérison et accepta de boire la cigüe, poison mortelle en remerciant Esculape le dieu de la médecine. Rien ne vient de rien. Rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme. Même en partant de la théorie scientifique de Lavoisier, on peut démontrer que l’âme ne pourrait se dissoudre dans le néant et que Dieu existe éternellement. Professeur, vous êtes inconsistant».

Bon ! Joseph dit le professeur Gomboro c’est la dernière fois que je tolère tes impertinences ». Les interventions de Joseph semblent avoir créé de la méfiance dans l’esprit de ses camarades à l’égard des théories du professeur GOMBORO. Il n y eu pas d’applaudissements euphoriques ce jour -là. Certains étudiants se sentant perplexes devant la photo du professeur Gomboro affichée dans leur chambre décrochèrent le cliché jadis vénéré. Lors de la troisième séance de cours, le professeur Gomboro porta son enseignent sur le principe des contraires ou de la contradiction d’Héraclite.

Héraclite enseignait que l’équilibre de l’univers tient de la confrontation des forces dans la nature. « La guerre est la mère de toute chose » disait-il. L’interprétation de cette pensée a fait naitre la dialectique chez Hegel et la volonté de puissance chez Nietzsche. Selon la théorie de la compétition le bien ne résulte pas de l’amour qui est la morale des faibles mais de la confrontation ».

Professeur GOMBORO intervint Joseph-le-sagace, « le bien ou l’équilibre ne peut sortir de la violence. Le fruit de la violence c’est le chaos. Je me demande si Hegel et Nietzsche ont bien compris Héraclite ou Héraclite lui-même a bien compris la pensée dont il s’est inspirée ». « Héraclite est de la Grèce, la patrie de la philosophie, Héraclite ne s’est inspirée de personne, vous n’avez que des connaissances insignifiantes et vous voulez remettre en cause mes enseignements ». « Professeur, répliqua Joseph, ce raisonnement, c’est l’argument de la force ; l’argument du lion qui dit qu’on doit le croire parce qu’il est le lion. Professeur, vous êtes inconsistant ».

Les étudiants hilares applaudirent fiévreusement Joseph-le-sagace. Le professeur outré saisit le conseil de disciple de l’université pour demander l’expulsion de Joseph. Après avoir écouté les témoignages des autres étudiants le conseil de discipline était dans l’embarras pensant que la responsabilité serait peut-être partagée. Le professeur et l’étudiant ayant peut-être manqué de la retenue chacun de son côté. Insatisfait de la tentative de conciliation proposée par le conseil qu’il considérait comme du dilatoire, le professeur Gomboro saisit les juridictions pénales pour se plaindre de l’outrage subi. Trois magistrats réputés pour leur impartialité furent chargés de juger l’affaire, le juge Télesphore OUEDRAOGO , le juge Boureima LOMPO et Mme le juge Maryam DIALLO.

Le professeur Gomboro était représenté par maitre Albert SANKARA tandis que Joseph le sagace était représenté par maitre Karim FARAMA. Dès l’ouverture de l’instance, les avocats s’attaquèrent en de propos véhéments de sorte que le second jour, le tribunal les renvoya tous pour laisser le professeur GOMBORO et l’étudiant Joseph-le-sagace se défendre par eux-mêmes. Que reprochez-vous , Professeur Gomboro, à l’accusé l’étudiant Joseph ? Demanda Madame le juge Maryam DIALLO. -Outrage à l’égard de ma personne, dit le professeur GOMBORO.

C’est pas vrai, Madame. Répliqua Joseph-le-sagace. -Monsieur TIENDREBEOGO, le tribunal de Ouagadougou n’est pas une cour de récréation, intervint le juge Télesphore OUEDRAOGO en ajustant ses lunettes . Vous attendez qu’on vous donne la parole. Veuillez poursuivre la présentation de votre acte d’accusation Professeur GOMBORO, ajouta le magistrat qui se remit à prendre des notes. -Joseph fait des actes d’indiscipline en contestant mes enseignements avec des propos grossiers que la décence m’empêchent de reprendre ici, dit le professeur GOMBORO. -Mon sieurs les juges, ce n’est pas vrai. la philosophie ce n’est pas des dogmes. C’est un débat d’idées. -D’accord monsieur TIENDREBEOGO. Mais si vous prenez encore la parole avant votre tour, votre cause sera définitivement perdue.

Vous pouvez en être sûr, intervint le juge Télesphore OUEDRAOGO pour imposer l’ordre dans les débats. Il ajouta : force doit revenir à la loi. Celui du coté de qui est la loi sera soutenu. Celui contre qui est la loi sera condamné. Mme le juge Maryam DIALLO profita de ce bref moment d’arrêt des plaidoiries pour attirer l’attention de ses pairs sur l’acuité de l’objet de la querelle qui demande la présence de personnes averties. Après concertation, les juges conclurent de suspendre la séance. Le lendemain, deux professeurs de philosophie et deux chefs coutumiers, fins connaisseurs de la sagesse traditionnelle faisaient parties des jurés. -Professeur GOMBORO et Monsieur Joseph, vous êtes invités à présenter votre entendement de la philosophie. Le jury entrentendra vos plaidoiries pour statuer sur le bienfondé des accusations dit le juge Boureima LOMPO à l’ouverture des débats.

C’est connu. Dit le professeur GOMBORO, la philosophie ne jouit pas de définition unanime même s’il est courant de la désigner comme l’amour de la sagesse. C’est un exercice de réflexion rationnelle. Pour ma part, j’ai bu à la source du cartésianisme, du kantisme, du platonisme et de l’hégélianisme. Mes enseignements s’inspirent également des travaux de Karl Max, de Schopenhauer ou de Nietzsche. Je n’occulte aucun grand penseur d’Aristote à Bergson, de Guggenheim à Emmanuel Levinas.

Aucune théorie ni de courant philosophique ne m’est étranger et j’essaie de donner mes enseignements avec professionnalisme ». Après cette intervention savante du Professeur GOMBORO plusieurs membres de jury croyaient que les carottes étaient déjà cuites pour l’imprudent Joseph qui s’aventurait à contester un aussi érudit et un richissime personnage. Mais c’était sans compter avec l’avènement du numérique qui permet désormais aux étudiants d’accéder à un large champ d’informations.

Voilà ! Dit Joseph-le-sagace. Voilà, ce que moi et certains de mes camarades reprochent aux professeurs GOMBORO. La philosophie, c’est l’harmonie de l’âme, du corps et de l’esprit et cette sagesse s’appelle la Mâat que beaucoup de penseurs grecs et leurs disciples ont interprété souvent de façon biaisée. Les principes des contraires d’ Héraclite comme l’éthique du juste milieu d’Aristote ou la volonté de puissance de Nietzsche me paraissent une interprétation plus ou moins réussie de la Mâat.

Voyez-vous, en matière de connaissances, il vaut mieux allez à la source. La philosophie grecque qui a inspiré la philosophie occidentale n’est pas compréhensible sans un retour à la source qui est la pensée de l’Egypte pharaonique. L’Afrique a été vaincue militairement mais non intellectuellement même si aujourd’hui on regarde le continent comme un région fruste sans histoire et sans héritage intellectuel et culturel. Rome a vaincu la Grèce militairement mais la Grèce a vaincu Rome par la science et les connaissances. En matière de sagesse ou de philosophie, monsieur le professeur GOMBORO, si vous laissez l’Afrique pour chercher l’érudition ailleurs vous risquer d’avoir couru toute votre vie pour rien. En partant du Ying et du Yang en Asie ou de la théorie des forces contraires d’Héraclite, toutes les théories sur l’équilibre de l’univers actuellement dans le monde ne peuvent être comprises qu’en revenant à la Mâat qui impose l’équilibre en toute chose au regard de l’équilibre cosmique. Vous aurez mieux fait d’enseigner les fables de Jean La Fontaine ou les contes traditionnels.

Cela aurait paru être plus de la philosophie que les théories qui jettent la confusion dans les âmes au lieu d’assagir les esprits. « Nihilisme », « volonté de puissance », des théories creuses. -Attention, Monsieur KIENDREBEOGO, vous devez du respect au professeur GOMBORO asséna le juge Télesphore OUEDRAOGO pour le maintien de la sérénité dans les débats. Après l’intervention de Joseph-le-sagace. L’assemblée était confuse. On ne savait plus qui était le professeur et qui était l’étudiant. On a vu, cependant, que les jurés acquiesçaient par des mouvements de têtes approbatifs les propos de Joseph surtout les chefs traditionnels qui saluaient chaque idée lumineuse du jeune orateur en enlevant le bonnet. Le professeur GOMBORO sentant la cause perdu alla voir les juges et demanda le retrait de sa plainte. Le juge Boureima LOMPO donna un léger coup de marteau sur la table pour imposer le silence.

Il prit la parole et dit : « Monsieur Joseph, il ne pèse plus aucune charge contre vous. Vous pouvez rentrer librement chez vous ». Il remercia ensuite l’assemblée en disant : « tout est bien qui finit bien. Plus de plainte plus de jugement. Néanmoins cette querelle nous a donné l’occasion d’assister à un débat passionnant. En sortant, le professeur GOMBORO vint voir Joseph-le-sagace dans les couloirs de la justice pour lui dire : « Bravo jeune homme vous êtes très bien informé. Cette querelle est désormais derrière nous ».

Depuis ce jour, le professeur GOMBORO ne faisait plus son cours sans demander l’avis des uns et des autres sur les sujets étudiés de sorte que ces enseignements ne prenaient plus le visage d’un magistère ou d’oracles incontestables mais comme une conversation avec ses étudiants telle que Socrate et ses disciples le faisaient au tour d’un repas. C’est le fameux « Banquet » conté par Platon.Jean Peingdewiendé OUEDRAOGO

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