Soudan du Sud: 10 ans plus tard, les espoirs déçus de l’indépendance

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Le Soudan du Sud, plus jeune État au monde, est un pays meurtri. Le 9 juillet 2011, l’espoir suscité par son indépendance arrachée après des décennies de lutte, était immense. Dix ans et une guerre civile plus tard, le pays vit l’une des pires crises humanitaires au monde.

Le président du Soudan du Sud, Salva Kiir (g.) et son vice-président, l'ex-chef rebelle Riek Machar (dr.) à Juba, le 20 février 2020 lors d'une conférence de presse commune.

Une croix autour du coup, foulard vert et noir sur la tête, Tireza Sima promène son regard triste à travers la fenêtre de l’hôpital militaire de Juba. Le 10 mai dernier, en pleine nuit, sa maison a été attaquée aux environs de Wonduruba, dans l’État de l’Equatoria Central. Une balle a atteint son pied droit, une autre son fils de 9 ans. D’abord conduite dans le centre de santé local, dépourvu de personnel formé et de médicaments, elle est restée plus de 8 jours sans soins appropriés, avant d’être prise en charge par le Comité International de la Croix-Rouge (CICIR). Seules 40% des structures de soins sont opérationnelles dans ce pays, jeune mais déjà meurtri par une longue guerre civile, et où, malgré la signature d’un nouvel accord de paix en 2018, l’ONU qualifie encore le degré d’insécurité de « stupéfiant ».

Il n’a pas fallu longtemps aux dirigeants du Soudan du Sud pour sacrifier les promesses de l’indépendance sur l’autel de leurs luttes intestines pour le pouvoir. Dès 2013, le président Salva Kiir et son vice-président Riek Machar, les deux frères ennemis, entraînent leur pays dans un conflit sanglant. S’ensuivent cinq années de combats, pillages, massacres. Bilan : 380 000 mort et 400 000 déplacés.

Accord de paix en 2018

L’accord de paix signé en 2018 a certes permis un cessez-le-feu entre les deux principaux belligérants de la guerre civile. Mais de nombreuses régions du Soudan du Sud restent ravagées par des conflits localisés. Par endroits, les violences se sont même intensifiées depuis 2018. C’est le cas notamment dans l’État de l’Equatoria-Central, où la rébellion de l’ancien général Thomas Cyrillo – qui a rejeté l’accord de paix – affronte depuis plus de deux ans les forces gouvernementales et celles de Riek Machar. Les États du Jonglei et de Warrap sont eux aussi particulièrement meurtris par l’insécurité : crimes de vengeance, tensions ethniques, vols de bétail, accaparement de terres. Une violence aux racines anciennes et complexes, « alimentée par l’élite du pays, jusque dans la capitale dans le but de faire avancer ses pions dans le jeu politique », estime une source diplomatique. Le tout, sur fond de prolifération d’armes malgré l’embargo en vigueur dans le pays.

« Viols », « déplacements forcés de populations » « attaques ciblées » et « recrutement d’enfants » : le prix payé par les populations civiles est immense et régulièrement dénoncé par les Nations unies. En 2020, encore un quart des blessés par balles pris en charge par le CICR au Soudan du Sud étaient des femmes et des enfants. Dans ce contexte plus qu’incertain, la perspective de la future présidentielle, initialement prévue en 2022 et repoussée à 2023, suscite l’inquiétude. La dernière élection dans le pays date de 2010.

« La situation est encore pire qu’il y a 10 ans »

Pendant que la violence prospère, l’État sud-soudanais, lui, reste embryonnaire. « La situation est encore pire qu’il y a 10 ans, résume Alan Boswell, chercheur à l’International Crisis Group. Avant l’indépendance, le contexte politique se prêtait à la construction d’un État sud-soudanais, car il y avait une forme de consensus national, qui n’existe plus aujourd’hui. Donc non seulement ils doivent repartir de plus loin encore qu’il y a dix ans pour construire un État, mais le contexte politique ne s’y prête pas vraiment. »

« Nos leaders nous ont poignardé dans le dos, lance, amer, Michael Wani, directeur de l’OAF (Okay Africa Foundation) et leader de la société civile. Nous nous sommes battus pour l’indépendance dans l’espoir d’avoir de meilleures écoles, de meilleures routes, de meilleurs hôpitaux, plus de liberté d’expression et de pouvoir gérer nos ressources nous-mêmes. Nous voulions en finir avec la corruption. Mais rien n’a changé, c’est même pire. Chaque année, des millions et des millions de fonds publics disparaissent. C’est une trahison. » Dans un rapport publié en en septembre dernier, la Commission de l’ONU pour les droits de l’homme sur le Soudan du Sud avançait le chiffre de près de 36 millions de dollars dérobés par des politiciens et des membres du gouvernement depuis 2016. Le pays, qui tire l’essentiel de ses ressources du pétrole, est classé 179 sur 180, selon le dernier indice sur la corruption de l’ONG Transparency international. « Nous n’avons aucune transparence sur les revenus du pétrole, ni sur l’exécution du budget de l’État », abonde une source diplomatique.

L’accord signé en 2018 était censé poser les bases d’une refondation du Soudan du Sud. Mais son application progresse lentement. Le Parlement a été « reconstitué » en mai, avec plus d’un an de retard, selon une composition qui avait été négociée entre les parties signataires. Ses membres prêteront serment ce vendredi 9 juillet, jour de l’indépendance. Une commission sur une réforme constitutionnelle a également été lancée fin mai, avec pour tâche de discuter d’une éventuelle décentralisation du pouvoir et des modalités des élections. Mais le chantier, crucial, d’une armée « unifiée », qui doit réunir les forces armées qui se sont combattues pendant la guerre civile, est quasiment au point mort, faute notamment de financement. Dans les 18 centres d’entraînements installés dans le pays, censés former les soldats de cette future armée, les conditions de vie, plus que précaires, ont provoqué des désertions en masse. La cérémonie de remise de diplôme de la première promotion, sans cesse annoncée, n’a pas encore eu lieu. À cela s’ajoute l’épineuse question du partage du commandement, toujours en discussion. « On nous dit qu’il y a un plan de réorganisation de l’armée mais on ne l’a pas vu, déplore une source diplomatique. Il n’y a pas de volonté politique. C’est un jeu de mistigri. Ils savent comment faire plaisir à leurs partenaires internationaux, et pendant ce temps-là, le pays est sous perfusion et la corruption se poursuit. C’est business as usual.»

Une des crises humanitaires les plus graves au monde

L’État sud-soudanais est « un système échafaudé d’institutions militaires et de sécurité intérieure qui surveille et terrorise son peuple, avec une élite parasitaire qui prend la communauté internationale en otage de manière à ce qu’elle puisse fournir les services de base à sa population », analyse Clémence Pinaud, maître de conférence à l’université de l’Indiana (Bloomington) et spécialiste du Soudan du Sud*.

Car en attendant, sous l’effet cumulé de la violence armée, de l’inflation, des dérèglements climatiques et de l’épidémie de Covid-19, le pays continue de s’enfoncer dans l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Selon l’Unicef, 8,3 millions de Sud-Soudanais ont besoin d’une aide humanitaire, un nombre bien plus élevé que pendant la guerre civile. Selon l’ONU, le pays fait également face actuellement à son plus haut niveau d’insécurité alimentaire depuis l’indépendance : plus de 7,2 millions de personnes, soit 60% de la population, sont en situation d’insécurité alimentaire « aiguë sévère », dont 108 000 personnes menacées de famine, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). « C’est un échec colossal », admet une source diplomatique non sans une pointe de « découragement » face aux espoirs déçus de cette indépendance.

Tireza Sima, elle, désormais remise de sa blessure au pied espère bientôt retourner chez elle à Wonduruba auprès de son fils de 9 ans qui n’a presque jamais connu la paix. Son mari a été tué en 2016 au plus fort de la guerre. En 2011, elle avait voté pour l’indépendance comme près de 99% des Sud-Soudanais. « Si c’était à refaire aujourd’hui, je voterais contre, affirme-t-elle sur son lit d’hôpital. On avait voté pour la liberté, mais en fait c’est encore pire qu’avant. »

Malgré sa déception, l’activiste Michael Wani a une autre analyse : « Moi, je voterais pour à nouveau. Car s’il y a une chose dont je suis fier, c’est qu’aujourd’hui nous avons un pays, dit-il. Nos leaders finiront par partir mais le Soudan du Sud restera. »

Source: RFI

PlaneteActu.com

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