Le Charbon et le nucléaire comme solutions à la crise énergétique en Afrique de l’Ouest, analyse Téguewindé Sawadogo

Le Charbon et le nucléaire comme solutions à la crise énergétique en Afrique de l’Ouest, analyse Téguewindé Sawadogo

L’Afrique de l’Ouest fait face à une crise énergétique marquée par des délestages quotidiens dans l’alimentation en électricité. Les désagréments causés par cette situation en termes de conforts personnels ne doivent pas occulter des effets plus dévastateurs : l’incidence négative sur la perspective d’industrialisation de la région.

L’histoire de l’humanité est ponctuée par plusieurs révolutions industrielles. Toute révolution industrielle est généralement marquée par deux choses : une nouvelle source d’énergie plus dense et de nouveaux moyens de communications plus performants. Si on remonte à la période dite préhistorique, la plus ancienne révolution industrielle est sans doute la découverte du feu et du fer.

En se limitant à l’histoire récente de l’humanité, on qualifie le passage du bois au charbon, ayant une densité d’énergie plus élevée, ainsi que la mécanisation accrue des procédés de fabrications vers la fin du 18e siècle, comme étant les marques de la première révolution industrielle. La 2de révolution industrielle fut enclenchée par la découverte des hydrocarbures (pétrole et gaz) à densité énergétique plus élevée que le charbon, celle de l’électricité, et l’introduction du télégraphe électrique vers la fin du 19e siècle. Elle fut aussi marquée par l’automatisation accrue des procédés.

La 3e intervint vers les années 1970 avec la découverte de l’énergie nucléaire et l’invention de l’ordinateur. Une quatrième révolution industrielle est en cours. Elle est marquée par l’émergence des énergies renouvelables, la découverte de l’internet fixe et mobile et la généralisation de l’autonomisation des machines à travers l’intelligence artificielle.

En général, les sources d’énergie caractéristiques des révolutions précédentes demeurent toujours influentes après occurrence des suivantes. Le charbon demeure ainsi utilisé jusqu’à nos jours.

L’Asie a saisi la 3e révolution industrielle au bond. Celle-ci fut caractérisée par la nécessité de disposer d’une main d’œuvre abondante. L’Asie et notamment la Chine ont mis à profit leurs très nombreuses populations ainsi que leur niveau de vie faible à l’époque pour engranger des avantages compétitifs et devenir ainsi l’usine du monde. La Chine est en train de ravir la 4e révolution industrielle en cours, s’appuyant sur les acquis engrangés durant la précédente.

Qu’en est-il ou plus précisément, qu’en sera-t-il pour l’Afrique ? Vu l’état actuel de l’industrialisation du continent, on peut dire qu’elle a raté les révolutions industrielles précédentes. Sa capacité à saisir la révolution en cours est aussi discutable. Celle-ci consacre le passage du règne des bras valides vers celui des cerveaux valides. Vu le désastre des systèmes éducatifs un peu partout sur le continent, l’Afrique n’est malheureusement pas sur le bon chemin. Mais l’analyse des problèmes de l’éducation va au-delà du propos de cet écrit.
L’Afrique doit donc à la fois adresser les défis de l’éducation, ceux des infrastructures et de l’énergie. L’énergie est en effet le facteur le plus incontournable dans toute entreprise d’industrialisation.

Plus de deux siècles après la découverte de l’électricité, les productions ouest-africaines demeurent quasiment dominées par les centrales thermiques, généralement alimentées au diesel. Par contraste, le charbon, le gaz naturel et le nucléaire constituent les sources d’énergie électrique non-renouvelables les plus répandues dans le reste du monde. L’Afrique de l’ouest pas assez fournie en hydroélectricité doit donc considérer ces sources comme solutions durables à ses problèmes d’énergie.

Les centrales à gaz constituent une alternative aux centrales diesel mais pour des pays sahéliens comme le Burkina Faso (BFA), le Niger et le Mali qui sont loin des sources du gaz, se pose le problème du transport. Ce problème peut être résolu par la construction de pipelines mais se pose alors le problème du coût de l’investissement initial.

L’énergie solaire devrait, certes être promue, mais il faut se rendre à l’évidence que le solaire ne peut pas résoudre les problèmes d’énergie de pays à forte carence d’énergie électrique comme le BFA. L’énergie solaire n’est disponible que quand il y a du soleil, le coût de stockage demeurant prohibitif. Que se passe-t-il quand le soleil tombe ? Que se passe-t-il si le ciel est couvert pendant plusieurs jours ? Il s’agit ici d’un problème de disponibilité de l’énergie. Pour que l’énergie soit disponible en permanence, à côté de chaque centrale solaire de 100 MW, il faut aussi construire une autre centrale thermique supplétive de 100 MW, dupliquant ainsi le coût de l’investissement. Dupliquer le coût de l’investissement initial augmente le prix de kWh et se heurte à la carence de capitaux.

La capacité de l’Afrique de l’Ouest en hydroélectricité est presque exploitée au maximum. Il n’y a donc plus de marges significatives dans ce domaine.
Le charbon et le nucléaire sont les sources les moins populaires pour notre époque. Le charbon est de plus en plus décrié à cause de son potentiel de pollution. Le nucléaire est craint à cause de la psychose qui l’associe à l’arme nucléaire. Cependant des arguments ne manquent pas en faveur de leur utilisation en Afrique de l’Ouest.

En ce qui concerne le charbon, des gisements immenses existent au Niger. Les pays sahéliens comme le BFA, le Mali et le Niger devraient s’accorder pour créer des centrales au charbon dans leurs pays respectifs, alimentées par le charbon du Niger. Cela serait bénéfique pour ces pays qui mutualiseraient ainsi leurs potentialités. Le Niger bénéficierait de débouchés pour son charbon tandis que les autres pays bénéficieraient d’une énergie plus abondante.

Quant à la levée de boucliers de la part d’organisations dites environnementalistes, les Africains devraient bien se poser la question de savoir si les animateurs de ces organisations vivent les mêmes conditions qu’eux. Il est facile de décrier une source d’énergie quand on vit confortablement au chaud et au frais, à l’inverse des températures saisonnières. Par ailleurs, vu le caractère dérisoire de la contribution actuelle de ces pays africains à la pollution mondiale, la pollution résultant de l’utilisation du charbon serait toujours en deçà de leur quota de pollution institué dans les accords de Paris sur le climat. Il faut noter que le charbon fournit près de 40 % de l’électricité dans le monde.

Le nucléaire a une mauvaise presse, alimentée par son association à l’arme atomique ainsi que les risques d’accidents. L’idée même d’évoquer le nucléaire engendrera sans doute des réactions négatives de la part de certaines personnes. Toutefois, il est de notre devoir en tant que professionnel du domaine de prendre le risque de ramer à contre-courant des opinions toutes faites, pour fournir des éléments d’appréciations basés sur les faits.

D’abord, il faut signaler que l’énergie nucléaire n’est pas l’arme nucléaire. Le degré d’enrichissement de l’uranium U235 nécessaire pour produire l’électricité est autour de 3 % alors que celui pour l’arme est autour de 90 %. Certains réacteurs fonctionnent à l’uranium naturel (U238) sans besoin d’enrichissement. L’uranium U235 a une densité d’énergie de 2 à 3 millions de fois celui du charbon ou du pétrole.

Environ 10 % de l’énergie électrique dans le monde est fournie par le nucléaire. Le pourcentage de l’électricité générée par le nucléaire est 70 % en France, 40 % en Suède, 36 % en Suisse, 20 % aux USA et 30 % au Japon et en Corée du Sud. Un seul réacteur de 1000 MW fournirait tous les besoins en énergie d’un pays comme le BFA, alors qu’une centrale nucléaire comporte généralement plusieurs réacteurs. Des solutions sous la forme de petits réacteurs (100 à 300 MW) existent et seront décrites plus loin.

Il y a eu seulement trois accidents nucléaires majeurs dans le monde : Tchernobyl, Three-Mile Island et Fukushima. Ces accidents qui se sont étalés sur une période de 70 ans ont causé très peu de victimes humaines (moins de 50 victimes directes et près de 5000 victimes indirectes liées à des cancers). Par comparaison, le nombre de personnes victimes d’accidents de la route dans le monde chaque année est 1.2 million tandis que le nombre de morts causés par la pollution est 9 millions par an environ !

Il faut réaliser que dans le domaine du nucléaire, tout type d’accident ne se produit généralement qu’une seule fois. On prend systématiquement des mesures pour éviter que ça ne se reproduise ailleurs dans le monde. Par ailleurs, il faut noter qu’un accident dans une centrale nucléaire ne conduit pas à une explosion nucléaire, contrairement à l’imagination populaire, car le taux de concentration de l’uranium ou du plutonium est très faible.

Les seules explosions que l’on redoute peuvent résulter d’une sur-pressurisation des cuves, qui en réalité seraient des accidents mécaniques. Toutefois, ces accidents peuvent déboucher sur une libération de matériaux radioactifs dans l’environnement, ce qui est à éviter absolument. Le risque du nucléaire n’est pas nul. Mais n’est-il pas hypertrophié dans notre imagination ? Est-il objectivement plus élevé que d’autres risques que nous sommes prêts à supporter quotidiennement ? Telles sont les questions qu’il faut examiner.

Il y a de nouveaux types de réacteurs nucléaires, modulaires, petits en taille, qui peuvent être pratiquement transportés sur place pour être assemblés. Certains de ces nouveaux types de réacteurs sont intrinsèquement sécuritaires. Le principal risque dans le nucléaire peut provenir d’un problème de refroidissement de la cuve ou un problème de réaction incontrôlée, pouvant déboucher sur une sur-pressurisation des cuves.

Dans ces nouveaux types de réacteur, le combustible baigne dans une substance qui modère intrinsèquement la réaction quand la température monte en bloquant la capacité des noyaux à absorber des neutrons pour se fissurer et limitant ainsi toute possibilité de réactions incontrôlées. Ces réacteurs qui génèrent une puissance de l’ordre de 100 à 300 MW, similaires à ceux déjà déployés dans les sous-marins nucléaires ou bateaux ice-breaker, peuvent constituer la solution aux besoins énergétiques des pays sahéliens.

Bien entendu, pour que l’Afrique de l’Ouest aille vers le nucléaire, il faut investir dans la formation des ingénieurs. Il faut planifier longtemps à l’avance. Pour anticiper les besoins énergétiques du Burkina Faso dans dix ou vingt ans, il faut commencer à planifier dès aujourd’hui. Il est très peu probable que les centrales thermiques ou solaires puissent répondre à ces besoins. Des solutions existent : s’appuyer sur les nations qui maîtrisent déjà la technologie pour construire et opérer les centrales nucléaires. Des pays africains comme le Rwanda et l’Égypte ont déjà signé des accords avec Rosatom pour la construction de réacteurs nucléaires.
Les contraintes liées à l’énergie nucléaire sont, certes, plus nombreuses mais des solutions à ces contraintes existent même si l’espace offert par cet article ne permet pas de les aborder toutes.

Quant à ceux qui s’opposent à ces sources d’énergie, en puisant leurs idées notamment auprès de la bien bien-pensance internationale, il faut se poser encore la question de savoir si ceux qui génèrent ce genre d’idées vivent dans les mêmes conditions que les Africains. Il y a fort à parier que si les pays d’où sont originaires ces organisations subissaient des délestages et vivaient dans un désert d’industrie et d’infrastructures, celles-ci auraient du mal à recruter. L’environnementalisme par procuration est suspicieux !

Si nous acceptons l’idée de vivre comme en campagne sans électricité, cuisiner au bois (de plus en plus rare), mettre de côté nos smartphones, ne pas consommer de produits industriels, etc., on peut pourfendre ces formes d’énergie. Toutefois, on ne peut pas vouloir les avantages de la modernité en se plaignant des délestages et en même temps rejeter ce qui nous permettra d’en bénéficier.

La question de l’électricité se posera de façon plus aiguë dans les années à venir quand on sait que des plans existent pour se débarrasser des véhicules à moteurs thermiques et aller vers des véhicules électriques à l’horizon 2030-2040. Si on n’arrive pas à satisfaire la demande actuelle en électricité, il faut attendre que tous les véhicules thermiques deviennent électriques pour voir comment cette demande va s’envoler.

L’enjeu pour des pays sahéliens comme le Burkina Faso, le Mali et le Niger se trouve aussi dans le prix du kWh. Il ne suffit pas d’élargir la production d’électricité. Il faut surtout diminuer le prix du kWh pour offrir à l’industrie la chance d’être compétitive. Le prix du kWh au BFA, déjà subventionné et à peu près égal à celui du Mali, est 2 fois plus élevé qu’en Côte d’Ivoire et 3 fois plus qu’au Ghana et au Nigeria. Dans ces conditions, pourra-t-on être compétitif vis-à-vis de ces pays ?

Il faut donc se départir du doute technologique qui immobilise l’Afrique pour envisager des sources d’énergie moins chères. Ces sources permettraient de développer la technologie et l’industrie pour nous mettre en position de pouvoir opérer notre transition énergétique vers les énergies renouvelables, quand les coûts de stockage et de restitution seront plus favorables.

Téguewindé Sawadogo, PhD., X2003
R&D scientist,
Promoteur de LOHORM Technologies (lohorm@lohorm.tech)

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