Gestion du COVID-19 : Que se passe-t-il au sein du parti au pouvoir ?


La crise sanitaire à coronavirus a cela de spécifique au Burkina, qu’elle a réussi à faire en sorte que le parti au pouvoir ne se sente pas dans sa propre gestion. Comme également dans une séance de natation où le maître-nageur lui-même se noie devant ses disciples !

« C’est du vrai caffoulmayé ! ». Entendez par-là, le vrai désordre. C’est une expression que nous avons connue avec Simon Compaoré, le président du Mouvement du peuple pour le Progrès (MPP), parti au pouvoir. Déjà dans une posture inconfortable avec l’hydre terroriste et son lot de conséquences (des milliers de morts et de déplacés internes), le MPP et ses alliés semblent assommés avec la crise à coronavirus qui a fait son apparition au Burkina depuis le 9 mars 2020. Que le parti au pouvoir et son gouvernement ne parlent pas le même langage sur certaines questions politiques est bien chose compréhensible.

Mais, quand sur une préoccupation cruciale (confère arrêt des activités socio-économiques), la pandémie à coronavirus, le parti au pouvoir et son gouvernement (à travers certains membres) se perdent à s’envoyer des coups, cela n’est pas de nature à rassurer le peuple qui ploie déjà sous une certaine angoisse des défis d’avant COVID-19.

Une chose semble, à ce jour, évidente : la collégialité dans l’équipe de gouvernance (au sens large du terme) est entamée. Le manque de cohésion au niveau du pouvoir ne s’est mieux illustré et exprimé que dans le cadre de la gestion du COVID-19 (même s’il faut dire à décharge que les contradictions internes ont toujours caractérisé la vie du MPP ; ce que qualifient de démocratie interne, les premiers responsables du parti).

En l’espace d’un mois, cette pandémie a mis à nu plusieurs réalités avec pour principal enseignement que, même ceux qui tiennent le gouvernail n’ont pas la maîtrise de la direction.
C’est bien cela que révèlent certaines sorties de cadres du parti au pouvoir et proches collaborateurs au plus haut sommet de l’Etat. Si bien que l’on est en droit de se demander ce qui se passe réellement au sein de la majorité dirigeante. Cela intéresse les Burkinabè à plus d’un titre car, c’est à elle qu’ils ont confié leur destin. Mais, peut-elle conduire les Burkinabè à bon port, si la cohésion n’a pas droit de cité dans l’équipage ?Le ministre Claudine Lougué … et…

Les dernières actualités du côté de la majorité gouvernante, notamment le parti au pouvoir, sont de nature à troubler la quiétude des citoyens. Les défis de l’heure auxquels fait face le pays, le terrorisme et le COVID-19, requièrent l’unité et la cohésion de l’ensemble des Burkinabè pour les relever, et surtout rapidement. Mais comment y parvenir, si ceux censés donner le holà peinent à s’accorder sur des questions qui ne méritent pas, de par leur enjeu, de tergiversations ?

Et la lettre ouverte de membres du Bureau politique national du MPP adressée au ministre de la santé, résume bien le malaise au sein de la grande famille dirigeante. Cette correspondance qui fait un procès sans appel de ce membre de gouvernement, et de certains de ses proches collaborateurs, présente des allures d’un combat d’intérêt de clans. Dans ce long écrit qui a largement été relayé dans les espaces de discussions, que la direction politique nationale du parti qualifie de tract, les auteurs n’ont pas choisi de mots voilés pour charger Pr Claudine Lougué, le ministre de la santé.

« Madame, vous avez tout faux depuis le départ et votre gestion rime avec incompétence et désinvolture ! Madame la ministre, depuis l’arrivée de la covid-19 au Burkina Faso, nous avons eu le loisir de constater l’impréparation, l’impéritie de votre gouvernance, l’improvisation permanente et la lenteur des réactions d’un appareil bureaucratique trop lourd et inefficace face à ce type de pandémie, votre manque d’humilité, votre excès de confiance, votre préférence pour le discours et la communication à l’action, les erreurs de stratégie et tutti quanti. Tout ceci explique le triste spectacle auquel nous assistons depuis plusieurs semaines et qui va se poursuivre quelques semaines encore. Au rythme où vont les choses, il n’est plus exclu que vous et les « experts » qui vous conseillent soyez coiffés du bonnet d’âne en raison de l’incompétence que vous avez démontré dans votre gestion de cette épidémie. Il n’est pas exclu non plus que le ministère de la santé soit rétrogradé en « 2ème division » pour sa piètre performance », lit-on dans ladite lettre, signée du 9 avril 2020. « Rendez-nous service en débarrassant le plancher avec vos amis mafieux », ont appelé les signataires, se signalant comme membres du Bureau politique national (organe dirigeant et de décision entre deux congrès).

Ce qui a obligé la direction politique nationale du parti à, dès le lendemain, 10 avril, produire un « démenti ». Celui-ci est d’ailleurs révélateur de l’ambiance qui prévaut, en ce sens qu’au lieu de chercher à recoller des morceaux, il a plutôt semblé acquiescer le contenu de ce qui est taxé de tract. Aucun mot n’est pipé en soutien à ce membre du gouvernement en difficultés, Pr Lougué. « Notre parti ne saurait être nullement ébranlé par des déclarations de cette nature, réitère son soutien indéfectible au président du Faso et renouvelle son engagement à soutenir l’action gouvernementale  », a simplement formulé la direction du parti. Comprenne donc qui pourra !Pr Martial Ouédraogo, coordonnateur du Comité national de réponse à la pandémie du coronavirus au Burkina

C’est dans cette tendance également qu’un conseiller spécial du président du Faso, Adama Kanazoé, a élégamment, le 13 avril à travers sa page Facebook, pointé la gestion de la crise du COVID-19, dénonçant une corruption en amont dans l’administration. Celui-là même qui chuchote aux oreilles du président Roch Kaboré, en principe, a préféré exprimer son ressenti sur cette gestion publique. « Par honnêteté intellectuelle, je dois reconnaître avec vous que le calibrage des plans de riposte, la situation trouble de CHU de Tengandogo n’augmentent pas le capital confiance. (…). Qu’est-ce qui peut justifier que de tels plans puissent même germer dans l’esprit de techniciens burkinabè, passer le filtre du comité de riposte pour arriver sur la table de madame la ministre, à fortiori sur la table du conseil des ministres ? N’eût été la vigilance du gouvernement et des lanceurs d’alerte, certains seraient déjà en train de comptabiliser leurs commissions sur le dos de nos morts », s’est lâché le conseiller spécial chargé du secteur privé et des Objectifs de développement durable (ODD), Adama Kanazoé. Le président de l’Alliance des jeunes pour l’indépendance et la république (AJIR) demande, en fin de commentaire, que l’on ne jette pas l’opprobre sur le gouvernement et le Chef de l’Etat.

Avant lui, c’est un autre cacique du pouvoir, Dr Pargui Emile Paré, qui, le 12 avril, fustigeait sur les ondes de la radio Oméga, la gestion des affaires. Le secrétaire à la formation politique et civique, par ailleurs directeur général du Centre international de formation politique Kwamé Nkrumah (école du MPP) est resté sur sa tendance de « vérités », depuis le début du pouvoir Kaboré.

Le « chat noir du Nayala », comme on l’appelle communément, voit une « cacophonie au niveau de la coordination de la réponse avec la création de coordination au niveau même de la présidence du Faso, une commission de crise au sein du parti au pouvoir, des commissions par-ci et par-là ainsi qu’une cacophonie incroyable au niveau de la communication pour étouffer des mesures pourtant salutaires ».
Le directeur général de l’Ecole nationale de santé publique, Dr Pargui Emile Paré, interpelle donc le président sur la nécessité de mettre fin à « cette cacophonie » et de rassurer les Burkinabè quant à la maîtrise de la coordination de cette crise.

Des faits qui ne contribuent pas à la tranquillité d’esprit des Burkinabè, pour ne pas dire qu’ils nourrissent la psychose, face à cette pandémie à l’actualité aussi florissante qu’inquiétante. Ils renforcent également cette opinion qui croit que la crise à coronavirus est un véritable business aux mains de certains ténors et proches du pouvoir. Ce qui ne facilite pas un élan commun des Burkinabè, indispensable pour relever les grands défis du pays, notamment la crise sanitaire.

Oumar L. Ouédraogo
Lefaso.net

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